concerts

S'évader en écoutant Wax Tailor

Ecc4d54c3e8470f2c4c38ab7f2240d87e23a036b
Actualité réjouissante en ce long hiver 2020-21, Wax Tailor, le célèbre producteur de musique electro français, a sorti un nouvel album intitulé The Shadows of their Suns, le 8 janvier dernier. Il nous a parlé de sa création et de ces temps étranges, lors d’une rencontre-dédicace, organisée chez Besides Records, un disquaire lillois.

Sortir : Ton album est sorti le 8 janvier dernier, après une année 2020 plus que particulière. Quelles ont été les conséquences de la crise sanitaire sur ce nouvel opus ?

Wax Tailor : L’album a été fomanté en amont sur 2019. 2020, et tout ce qu’on traverse depuis, c’est une grosse caisse de résonnance. J’ai pris une direction et mis le curseur sur certaines choses, et tout ça donne une espèce de décor qui amplifie ce que j’avais envie de pointer. Tout ce qu’on traverse, pour moi, c’est une sorte d’accélérateur de particules, ce n’est pas arrivé comme ça, par magie. Et ça a eu des conséquences sur l’enregistrement forcément et sur la promo.

 

Sortir : Justement, une tournée étant impossible dans l’immédiat, tu as fait le choix d’une promo inhabituelle : des rencontres-dédicaces chez des disquaires indépendants à travers toute la France.

Wax Tailor : Ce n’était pas nécessaire, c’était une envie d’envoyer un message clair. On met des masques, on fait gaffe, on est des adultes, on est responsables… J’ai pas envie d’être infantilisé plus que ça. J’ai pas envie de me faire dicter mon calendrier de sortie d’album par des injonctions contradictoires. Je pense qu’il faut arrêter de déconsidérer ce que représente l’humain dans cette équation. On n’est pas des sociopathes, il va falloir considérer la balance. L’idée ce n’est pas de faire n’importe quoi, mais c’était une façon de concilier tout ça : des gens, des disquaires, des indépendants, un tissu.

 

Sortir : Et comment se déroulent ces retrouvailles avec le public ?

Wax Tailor : Par rapport aux rencontres qu’on a faites chez les disquaires, je ressens vraiment le sentiment qu’on en est tous au même point, c’est-à-dire qu’on a tous besoin de retrouver un semblant de normalité et de créer quelque chose. Encore une fois on n’est pas des sociopathes, c’est aussi simple que ça. Et après, il y aussi ce sentiment qu’on est tous bien plus nuancés qu’on veut bien nous le dire. La France, c’est des gens qui marchent au pas, c’est des complotistes… Je trouve que non en fait, c’est des gens qui réfléchissent, qui questionnent et ça me paraît plutôt sain. Il faut qu’on réapprenne à discuter, à nuancer, à échanger, vraiment.

 

Sortir : Pour la suite, on croise les doigts pour que la tournée prévue en fin d’année puisse bien avoir lieu.

Wax Tailor : J’ai choisi de maintenir cette période de fin d’année parce que je la trouve, non pas garantie, mais rationnelle. Je ne suis personne pour dire que c’est sûr, mais ce n’est pas non plus comme si je disais que je tourne au mois d’avril. A un moment donné, on a juste besoin de projets. Moi j’ai besoin de penser que je vais préparer un nouveau show et les gens ont besoin de prendre un billet en se disant qu’ils vont aller en voir un.

 

 

Sortir : Pour revenir à l’album, peux-tu expliquer comment tu travailles sur tes morceaux ?

Wax Tailor : Le point de départ, c’est ça [en montrant les rayonnages de vinyles]. C’est des vinyles, c’est du son. Tu te lèves, tu écoutes du son, tu cherches des textures, tu te mets dans un contexte. Ca c’est vraiment la caverne d’Ali Baba, la boite à jouets d’un grand garçon, qui n’a pas vraiment grandi. Il y a cette idée d’aller créer des intruments. Je cherche, j’écoute. Vient une note, c’est cool ce truc, je coupe, je joue. Et à partir de là, je vais construire et les sons évoquent des choses. C’est comme un livre un peu. Ca m’a transporté, ça m’a envoyé des images. Je me dis que si ça le fait à moi, ça doit pouvoir le faire à d’autres, avec leurs références et leurs envies.

 

Sortir : Tu as recours au sampling, peux-tu détailler ton utilisation de cette technique ?

Wax Tailor : Le sampling c’est l’échantillonnage. Je prends un échantillon de quelque chose et j’en fait quelque chose d’autre. Sauf que évidemment, il y a échantillon et échantillon. Entre faire une mosaïque avec des tonnes de petits éléments et reprendre deux boucles, ce n’est pas le même travail du tout. C’est la même famille, mais ce n’est pas le même travail. Ça m’arrive d’utiliser des bouts de dialogue, des choses plus consistantes ou même un bout de phrase, un bout de mélodie. Ce n’est pas un jugement. Parfois tu sais qu’ils ont utilisé vraiment un élément, mais c’est vachement bien, c’est hyper intelligent, subtil. Tu peux aussi revendiquer d’avoir fait 300 000 petits trucs, oui mais c’est nul ! Je me méfie de cette défiance, du fait de dire que je ne suis pas un pilleur. Il n’y a pas de règles. C’est culture. Ce qu’il faut retenir de ça, c’est l’idée d’aller puiser dans un inconscient collectif. Le son est riche d’une évocation. C’est comme quand tu rentres dans une pièce et que tu as un flash-back déjà-vu. Tu ne sais pas ce que c’est, si ça se trouve tu avais cinq ans, chez ta vieille tante, tu as vu ce truc-là. Si ça se trouve, ça n’a rien à voir, c’est une association de petites choses. Et on se construit avec ces trucs-là. Avec le sampling, pour moi, tu convoques ça : ça me parle et ça te parle pour ces petits bouts d’évocation dans l’air et dans le morceau.

 

Sortir : Tu as fait appel à plusieurs interprètes pour l’album. Comment as-tu choisi ces collaborations et comment se sont-elles déroulées ?

Wax Tailor : Du fait que l’album ait un axe plus marqué pour donner à réfléchir, il fallait que les gens soient dans le même état d’esprit. Je suis allé voir des gens avec lesquels je sais que j’ai pas mal de choses en commun, le même mode de pensée. J’arrive quand les morceaux sont terminés, voilà la maquette, voilà le titre, l’album s’appelle comme ça. J’explique tout, je pense qu’il y en a qui adorent, d’autres que ça saoule. L’idée c’est de rentrer dedans, c’est une confrontation entre une vision de base et la lecture que va renvoyer quelqu’un. Et souvent, je suis le premier surpris : je ne l’aurais pas accroché comme ça en termes d’angle, d’écriture. Parfois, j’ai déjà des bribes ou j’écris le refrain. C’est un mélange de tout ça. J’appelle ça capturer des accidents. J’aime bien cette idée que parfois c’est mieux que ce que j’avais. Par exemple, avec Mark Lanegan, il y a eu des petites choses que je n’avais pas prévues. Et ça aide à rebondir, je refais les arrangements, on réenregistre…

 

Sortir : Dès sa pochette, avec un poing serré et dressé, et à travers ses différents morceaux, l’album apparaît plus politique que les précédents. D’où vient cet engagement ?

Wax Tailor : J’avais besoin d’extérioriser quelque chose. Peut-être le fait d’arriver à un certain âge ou plutôt, de regarder dans le rétroviseur et de se demander si ça s’arrange à un moment. Je vois se répéter les mêmes poncifs depuis 10, 20, 30 ans et parfois j’ai l’impression que ça va être de pire en pire sur certaines questions. Il y a des moments précis où les silences sont coupables, non pas que l’humanité attende après moi pour une prise de position. C’est entre toi et toi, en tant qu’individu, que citoyen. Je ne suis pas là pour donner des leçons, je dis qu’il est urgent de prendre du temps. Je pense qu’il suffit de faire ça pour voir le côté absurde de plein de choses et de mettre un peu de sens dans nos vies.

 

Sortir : En tant qu’artiste, comment vis-tu la crise que nous traversons ?

Wax Tailor : Dans mon quotidien, je ne suis sûrement pas le plus à plaindre. Par contre, en tant qu’individu social qui observe et qui écoute, je n’aime pas du tout la façon dont on nous traite. Ça me pose un vrai problème. C’est une réalité très franco-française, on est en train de vivre cette crise comme un moment de verticalité incroyable. Ce sont des moments où on aurait besoin que tout le monde se mette autour de la table et de profiter de l’intelligence collective. Il y en a un qui a l’air de penser que tout seul il va être plus intelligent que tout le monde. Dans la culture, et dans plein d’autres domaines, on est infantilisés, il y a un sentiment d’injustice qui est très dur à vivre. Pourquoi je ne peux pas aller dans une salle de cinéma, mais je peux aller à la messe ? Pourquoi à un moment donné on pouvait acheter une perceuse, mais pas un livre ? On peut tous comprendre quand on dit premier confinement, stop tout le monde. On se dit que ce n’est pas cool, est-ce que c’est une bonne idée ? Je ne sais pas, peut-être. Essayons. Je n’en sais rien, je ne suis pas qualifié. Je ne suis pas du tout rentré dans le délire des 60 millions de spécialistes en virologie en France, qui avaient un avis sur tout. Mais maintenant, mon expérience de vie me suffit pour dire qu’on nous déconsidère. Et c’est dangereux, on ne se rend pas compte de l’impact que ça peut avoir sur le moral des gens. C’est ça qui me froisse, d’où mon retour ici !

Publié le 28/01/2021 Auteur : Propos recueillis par Aurore de Carbonnières

Wax Tailor en tournée :

06/11/21, La Carène, Brest

14/11/21, La Nef, Angoulême,

17/11/21, La Cartonnerie, Reims 

18/11/21, La Madeleine, Bruxelles

19/11/21, Le 106, Rouen

20/11/21, L’Aéronef, Lille

23/11/21, 6MIC, Aix-en-Provence

24/11/21, Paloma, Nîmes

25/11/21, La Belle Electrique, Grenoble

26/11/21, Transbordeur, Villeurbanne

27/11/21, Les Docks, Lausanne

01/12/21, La Rodia, Besançon

02/12/21, L’Olympia, Paris

03/12/21, L’Autre Canal, Nancy

04/12/21, La Laiterie, Strasbourg

08/12/21, Stereolux, Nantes

09/12/21, Le Bikini, Ramonville Saint-Agne

10/12/21, Le Krakatoa, Mérignac

11/12/21, La Sirène, La Rochelle

Infos : www.waxtailor.com/concerts